Cher petit Vincent,
... Peins comme tu sais, sans "astuces". N'en cherche pas, tu en es plein. Regarde les grands
maîtres, pour ton plaisir.
Ce sera aussi pour ton profit, mais ne le cherche pas : ça vient tout seul, laisse-toi faire.
Dans nos métiers, l'astuce voulue, le plan mûrement réfléchi,
c'est pour les "ratés d'avance". Il faut être bien médiocre pour "vouloir"
être un artiste. Rien ne se fait de beau que par amour...
Marcel PAGNOL, 1957
(extrait de la correspondance de Marcel PAGNOL à Vincent Roux)
J'ignore si l'avenir parlera de Brigitte Bardot comme nous
évoquons aujourd'hui Phryné, et davantage encore si l'argent de nos bains de
minuit effacera le troublant souvenir du lait d'ânesse ! Ce que je sais, ce que nous savons
tous déjà, est que le grand fleuve de l'évolution a ses bras morts, ses
plages de sable fin, ses jeux, ses fêtes, ses folies. Futilités, penserez-vous?
Peut-être... Il n'en demeure pas moins que ces fugitifs galas n'échapperont pas
au tamis des orpailleurs futurs. La conquête des éléments, la vitesse et
l'atome ne peuvent effacer ni Paul Poiret, ni Chanel ; et l'historien se devra de citer
Deauville et Saclay.
Dès lors, pourquoi refuser à un peintre, à un
poète, le droit de chanter, entre deux cercles de l'Enfer, une typique douceur de vivre?
Dans l'atmosphère apparemment joyeuse de ses foules, dans la nonchalance de ses
modèles, dans le confort de ses émerveillements, Vincent Roux a le mérite
de laisser ouverte à la tristesse une petite porte... C'est par elle, nous en sommes
sûrs, que la mort entrera un jour dans son œuvre pour toucher de son doigt de givre
les jolis bouquets palpitants, les nymphettes et les éphèbes.
Axel TOURSKY, 1967
Chaque peintre croit avoir trouvé le secret de Venise. L'anglais Whistler jette " C'est après la pluie qu'il faut voir Venise". Se croit-il à Londres?
L'artiste qui dans la cité des rêves retrouve toujours la somptuosité de son état croit dicter ses lois aux flots, aux cieux et à la lumière.
Wagner y voit un opéra, Thomas Mann un roman, Musset un poème et Lucchino Visconti une unique fenêtre. Chacun à Venise est souverain de son inspiration
, prince unique. Même les passantes y viennent par amour, d'autres pour cultiver le désespoir. La rencontre brutale côtoie la mélancolie lointaine.
Vincent Roux sait que le vint et unième siècle s'avance vers nous à toute vitesse et il refuse le fracas du pare brise esthétique. Aussi capte-t-il
dans un monde qui s'effraie les rayons éternels de la Venise immobile: Venise sous la neige, Venise orientaliste, Venise en gris, Venise en carnaval. Il démasque
les mythes et montre un amour domestique de la cite de la douceur. En peintre flottant comme en habitant migrateur, il décèle dans ses résidences successives
- le Palais Foscari, la Villa Malcontenta, la Villa Caldogno ou le petit palais Gritti- des angles ronds pour regarder la ruelle ou la lagune, les ponts et les sourires.
Dans un monde fatigué de ses haines et de ses luttes, Venise devient cette métropole de paix qui surgit, nimbée parmi nos rêves; un appel ultime
à la beauté, à la fraternité, à l'espèrance de l'harmonie des êtres, un chant à toute résurrection.
Et aujourd'hui, notre peintre voit la cité en jaune et bleu. Un jaune à la Turner, un bleu tendre digne de Proust. Quant on croit que le monde coule,
que Venise s'engloutit, Vincent Roux réagit en utilisant le liège pour support à ses pastels.
Ainsi la matière légère fait-elle sa victoire au dessus de la mer comme le Bucentaure célébrait ses noces avec les vagues. Je
rêve d'une autre exposition encore : les tableaux de Vincent Roux flottant dans le Grand Canal, la toile face aux nuages attentifs, comme pour saluer la naissance d'un
nouveau monde de beauté. Ce n'est pas impossible. D'ailleurs, qui aurait pensé autrefois qu'un jour Antonelllo de Messine, les deux Guardi, Tiepolo et Canaletto
seraient venus rechercher un peu de leurs azurs à Saint-Tropez?
Gonzague SAINT BRIS, Juin 1981
Dans sa découverte de la montagne sainte de son enfance,
VINCENT ROUX manifeste une "rage de l'expression" analogue à celle du
poète Francis Ponge qui, s'essayant également à
"conquérir ce paysage, ce ciel de Provence (1)", constatait :
"...il me semble que je ne l'ai pas assez vu, et je me dis qu'il faudrait que j'y retourne,
comme un paysagiste revient à son motif à plusieurs reprises...".
Ut pictura poesis : le poète semble parler pour le peintre, et non pas seulement du
principe de cette poétique de l'incessant retour sur le motif, mais aussi des voies
et des moyens de son renouvellement.

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Car, chez VINCENT ROUX, tantôt la Sainte Victoire est une apparition au loin,
gonflement bleuté cerné de noir ou de bleu de prusse sur l'horizon pâle,
"et tout, là-dessous, les maisons, les oliviers, les arbres, les champs d'émail,
tout est comme une braise de couleurs variées...", avivées en encres de
Chine et acrylique sur le papier d'arche ou s'éteignant en embus sur la matité
du liège. Couleurs, mais aussi tension des cyprès érigés, scansion
des frondaisons qui s'emboulent, et la course oblique des vignes rythmiques sur les terres
violacées d'où sourd toujours le sang ardent des Cimbres.
Tantôt la montagne, proche, occupe tout l'espace plastique du jeu de sa musculature de rocs,
de sa structuration en grandes touches d'ombre et de couleur, de son écriture
pressée et cadencée, lancée le plus souvent de gauche à droite en
un mouvement d'ascension qui semble exhausser la cime et réduire le ciel.
Celui-ci se met à l'unisson de la montagne, hachuré de nuages hâtifs où
de rares roses répondent aux reflets des parois, où les bleus s'assombrissent
à la mesure des failles chtoniennes. "Son ombre à son éclat tient toute
estompée", écrit le poète, et "Ce jour vaut nuit, ce jour bleu-là".
De fait la nuit est là. Le lyrisme des ensoleillements chromatiques cède au
tragique nocturne. "Quel poulpe reculant dans le fond du ciel de Provence a provoqué
ce tragique encrage de la situation ?". Qu'importe la nature du monstre. Seul compte
désormais que la nature se montre tout entière soumise à "l'autorité
du miroir noir des peintres".
(1) Francis Ponge : La Mounine ou note après coup sur un ciel de Provence
- in La rage de l'expression. Poésie/Gallimard, 1971.
Jean ARROUYE, 1985
Professeur émérite à l'Université de Provence