Jean ARROUYE

Dans sa découverte de la montagne sainte de son enfance, VINCENT ROUX manifeste une "rage de l'expression" analogue à celle du poète Francis Ponge qui, s'essayant également à "conquérir ce paysage, ce ciel de Provence (1) ", constatait : "...il me semble que je ne l'ai pas assez vu, et je me dis qu'il faudrait que j'y retourne, comme un paysagiste revient à son motif à plusieurs reprises...". Ut pictura poesis : le poète semble parler pour le peintre, et non pas seulement du principe de cette poétique de l'incessant retour sur le motif, mais aussi des voies et des moyens de son renouvellement.


Car, chez VINCENT ROUX, tantôt la Sainte Victoire est une apparition au loin, gonflement bleuté cerné de noir ou de bleu de prusse sur l'horizon pâle, "et tout, là-dessous, les maisons, les oliviers, les arbres, les champs d'émail, tout est comme une braise de couleurs variées...", avivées en encres de Chine et acrylique sur le papier d'arche ou s'éteignant en embus sur la matité du liège. Couleurs, mais aussi tension des cyprès érigés, scansion des frondaisons qui s'emboulent, et la course oblique des vignes rythmiques sur les terres violacées d'où sourd toujours le sang ardent des Cimbres.

Tantôt la montagne, proche, occupe tout l'espace plastique du jeu de sa musculature de rocs, de sa structuration en grandes touches d'ombre et de couleur, de son écriture pressée et cadencée, lancée le plus souvent de gauche à droite en un mouvement d'ascension qui semble exhausser la cime et réduire le ciel. Celui-ci se met à l'unisson de la montagne, hachuré de nuages hâtifs où de rares roses répondent aux reflets des parois, où les bleus s'assombrissent à la mesure des failles chtoniennes. "Son ombre à son éclat tient toute estompée", écrit le poète, et "Ce jour vaut nuit, ce jour bleu-là".

 

De fait la nuit est là. Le lyrisme des ensoleillements chromatiques cède au tragique nocturne. "Quel poulpe reculant dans le fond du ciel de Provence a provoqué ce tragique encrage de la situation ?". Qu'importe la nature du monstre. Seul compte désormais que la nature se montre tout entière soumise à "l'autorité du miroir noir des peintres".


(1) Francis Ponge : La Mounine ou note après coup sur un ciel de Provence - in La rage de l'expression. Poésie/Gallimard, 1971.

Jean ARROUYE, 1985
Professeur émérite à l'Université de Provence