Vincent Roux "Le Magnifique"

Mes premières rencontres avec Vincent : Saint-Tropez, au milieu des années 60 - nos "glorieuses" années 60. Plus que par sa peinture, qui me semble alors exquise mais un brin facile, je suis fasciné par sa vie menée à grandes guides, et où les fêtes s'allument aux fêtes comme les fusées d'un feu d'artifice. Une vie dont il fera la plus accomplie des œuvres d'art...
Très vite, un trait d'union nous rapproche : un amour immodéré pour Aix-en-Provence. Il y a été étudiant, et par la suite antiquaire-galeriste : "Le Buisson ardent" (rue Marius Reinaud), en association avec Hélène, sa bonne fée. Me liant d'amitié avec celle-ci, ainsi qu'avec Mischa, je découvrirai grâce à elles un autre Vincent : l'homme grave que cache l'homme enjoué, gourmand de tous les sucs de la vie et porté à brûler la chandelle par les deux bouts.

Cette comédie mondaine où il est comme un poisson dans I'eau, et qui paraît le griser, jamais il n'en est dupe. Pas plus qu'il ne l'est du personnage fastueux, chatoyant et frivole qu'il lui plaît d'y jouer - un jeu ou un piège ? Frivole ? Pardi ! Il s'autorise à le paraître, et sa peinture peut d'aventure s'y autoriser elle aussi. Mais grattez le vernis, attendez que soit retombé le nuage de confettis et de paillettes, et il vous sautera aux yeux que l'ami des stars et des altesses est pétri dans une argile autrement plus fine que les personnages du carnaval ultra chic où il tourbillonne. Dans cette Jet Society, tout le monde est masqué. Arrachez un masque : vous trouvez dessous un autre masque, et encore un autre, et beaucoup d'autres. Arrachez l'ultime maschera et comme dans le conte de Hoffmann, il ne reste plus qu'un vide vertigineux... Grand amoureux des bals costumés, Vincent porte lui aussi masque sur masque. Mais, sous le masque ultime, voyez ce regard brûlant d'espièglerie, de subtilité, d'émerveillement jamais blasé - qui résisterait à son charme ? Regard inoubliable où passent aussi, aux heures profondes, tant d'interrogations ou d'angoisses...


Paradoxe : ce mondain est au fond de lui un moraliste (il s'en cache comme un beau diable) et un satiriste. Si, dans le pia-pia de la foire aux vanités, on entend parfois voltiger ses flèches (qui tombent si juste !), il n'oublie pas pour autant de se railler lui-même. Rien de plus salubre, pour Narcisse, que d'user de son miroir pour s'y rectifier le portrait... à coups de rasoir. Imaginez Sénèque ...chez Sénéquier. Imaginez aussi Marcel Proust remplaçant Balbec par Saint-Trop : sur les murs tendus de liège de sa chambre, il croque, pastel à la main, les Guermantes rencontrés un peu plus tôt place des Lices, le beau Saint-Loup en tête. Dans Le Point, puis dans un bouquin de pastiches paru en 77, je conterai, à demi imaginaire, l'une des mille-et-une nuits de la Nouvelle Adélaïde, la villa de Vincent. Chargées de princesses et de damoiseaux, toutes les gondoles de Venise défilent dans I'immense piscine et, de cette nautique fête galante, le nouveau Watteau tire une fresque somptueuse - que I'on dépècera à l'aube, chaque invité partant avec, en souvenir, le lambeau de liège où figure son effigie. Vincent s'amusera d'être ainsi nasardé. Et il utilisera désormais le liège comme support de ses pastels, qui y gagneront en moelleux et dont les chatoyances sembleront tombées de I'aile des papillons...


Trois ans plus tard, en juillet 1979, c'est au pastel et sur liège que naîtra, devant les caméras de "I'invité de FR3 (dont je suis alors producteur), sa première Sainte-Victoire. Jusqu'alors, il était quasi terrorisé : comment, après Cézanne, oser peindre ce formidable "motif"? À 51 ans, dans la pleine maîtrise de son art, il ose. Par la suite, les croquis succèdent aux croquis, les pastels aux pastels, les toiles aux toiles. Sa virtuosité s'amuse un moment à des "à la manière de" (superbes quand il pastiche son maître Matisse, ou trace des épures à la Segonzac). Mais, lors de la mémorable exposition du Musée du Vieil Aix, en 1985, on peut juger à quel point la montagne sainte de son enfance est devenue sienne - picturalement, sensuellement sienne. Pour reprendre une expression de Francis Ponge citée par Jean Arrouye dans sa belle préface au catalogue de l'exposition, Vincent Roux a soumis, il a capturé le lieu magique dans son magique "miroir noir"...

Les paysages, les portraits, les scènes de genre des dernières années acquerront une densité qui portera mémoire du moment où, devant Sainte-Victoire, l'artiste exigeant et probe qui se donnait les gants de la désinvolture a frappé "aux portes de corne et d'ivoire". Si l'on excepte certains autoportraits pathétiques de la fin, I'ombre ne viendra jamais envahir une œuvre pleine, depuis toujours, de tant de chantante lumière. Mais, à propos de la joie de vivre de Vincent, si agaçante pour les pharisiens, son ami Axel Toursky, poète et homme de théâtre, remarque dès 63 : "une petite porte y reste ouverte à la tristesse". Et il ajoute : "C'est par cette porte, nous en sommes sûr, que la mort entrera un jour dans son œuvre pour toucher de son doigt de givre les jolis bouquets palpitants, les éphèbes et les nymphettes..".

Dieu merci, plus d un quart de siècle passera avant que se réalise la sombre prophétie. À la fin des années 80, le "doigt de givre" toque à la fenêtre. Avec son cortège d'intolérables souffrances, s'annonce cette terrible visiteuse qu'un poète bien connu de Vincent, le Marseillais Paul Roux, dit Saint-Pol Roux le Magnifique, a appelé la "Dame à la faulx". Le bouquet final du vivant feu d artifice que fut Vincent Roux le Magnifique sera fait de diamants noirs.
 

Jean-Michel ROYER

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V. ROUX, M. CORNUT, H. CARAL DE MONTETY, M. FRYDLAND,

J.M. ROYER et l'equipe du tournage "L'invité de FR3 : Sainte-Victoire"

2, Rue Jaubert, Aix-en-Provence 1979

Cent-Vingt Vincent

 

Ce titre n'est qu'un jeu de mots : notre Roux fut si divers, si complexe que les Vincent furent cent mille plutôt que cent-vingt ! Tracer des allées dans cette forêt touffue est exercice difficile. Pardon pour les oublis ou erreurs de perspective. Et pour la simplification scandaleusement réductrice qui nous a fait ramener le nombre des Vincent de 120 …à 10 ! En compensation, le premier d'entre eux sera, à lui seul, tous les personnages de la distribution !

Arlequin

Sior Maschera

Beau jeune-homme très artiste

Aixois-Coeur-fidèle

Tropézien

Portraitiste

Arrêt sur image

Européen

Orientaliste

Vénitien

Fin de partie

V. ROUX dessinant le portrait de Y. BRAWANSKA