Axel TOURSKY

Vincent Roux avant les U.S.A. :

Dans quelques jours, Vincent Roux gagnera les États-Unis pour y présenter un ensemble de ses dernières toiles provençales. C'est d'abord à la "Villa d'Este" de Chicago, puis à New-York - en novembre - qu'il accrochera ces paysages et personnages de Saint-Tropez dont l'élégance familière, la désinvolture et le métier certain ont finir par desserrer les dents d'une critique volontiers encline à ternir un talent du climat d'aisance dans lequel - par hasard et bonheur - il a pu grandir...

Il serait tout de même curieux de reprocher à Vincent Roux la liberté dont a joui sa jeunesse, puisqu'il a soumis cette même liberté aux discipline de l'art et qui s'est très vite révélé non négligeable en la matière...

En quinze années de peinture (et cela n'est pas loin de représenter un millier de toiles) Vincent roux a pris une place très personnelle dans le témoignage de son temps, spirituellement et géographiquement nous n'avons pas jugé ici de l'importance des sujets en fonction de la sociologie ou de la morale, ni d’affirmer qu’en esthétique le monde du travail doit l'emporter sur celui de l'oisiveté. Toutes réserves sont d'ailleurs à faire quand il s'agit de vitupérer les « heureux » sans bien connaître les coulisses de leurs brillantes comédies.

J'ignore si l'avenir parlera de Brigitte Bardot comme nous évoquons aujourd'hui Phryné, et davantage encore si l'argent de nos bains de minuit effacera le troublant souvenir du lait d'ânesse ! Ce que je sais, ce que nous savons tous déjà, et que le grand fleuve de l'évolution a ses bras morts, ses plages de sable fin ses jeux, ses fêtes, ses folies. Futilités, penserez-vous ? Peut-être... Il n’en demeure pas moins que ces fugitifs galas n’échapperont pas au tamis des orpailleurs futurs. La conquête des éléments, la vitesse de l’atome ne peuvent effacer ni Paul Poiret, ni Chanel ; et l'historien se devra de citer Deauville et Saclay.

Dès lors, pourquoi refuser à un peintre, à un poète, le droit de chanter, entre deux cercles de l'Enfer, une typique douceur de vivre ? dans l'atmosphère apparemment joyeuse de ses foules, dans la nonchalance de ses modèles, dans le confort de ses émerveillements, Vincent Roux a le mérite de laisser ouverte à la tristesse une petite porte...  C'est par elle, nous en sommes sûrs, que la mort entrera un jour dans son œuvre pour toucher de son doigt de givre les jolis bouquets palpitants, les nymphettes et les éphèbes.

Il serait faux d'avancer que Vincent Roux - descendant d'une longue lignée de Provençaux - peint le monde auquel il appartient... Bien au contraire ! Ses origines, sa formation l'auraient plutôt conduit au négoce, à l'entreprise, s'il n'avait réagi à la rigueur de ses ancêtres en cédant au démon du Beau...

Signalons en passant qu'il se dévoua longtemps aux charges ingrates d'une galerie avant d'opter, définitivement  ce nous semble, pour ses pinceaux.

Vincent Roux - tel qu'en lui-même enfin Saint-Tropez et Peynier l'ont changé - pouvous-nous le peser aujourd'hui, le définir, le situer ? Évaluation difficile, car il n'est point cruel comme Van Dongen, voluptueux comme Domergue, et vaut cependant plus et mieux qu'un illustrateur amusé de la "Dolce vita" azuréenne... En vérité, il ne s'amuse pas, et sa légèreté dissimule à peine on ne sait quelle crispation.

Ce garçon qui travaille beaucoup, presque sans effort, dans l'animation  et le bruit, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, ce compagnon disert, enjoué, ne parvient pas à se dépouiller d'un manteau de solitude. Les fines "traductions d'êtres" constituant ses portraits tendent moins, on s'en doute, à la ressemblance formelle, qu'au recensement très lucide de tout ce qui tournoie, tourbillonne, se presse, se contient, se bouscule dans un vivant, dans une vivante, avant de s'engouffrer dans l'interrogation des yeux !

 

"O, l'omega, rayon violet de ses yeux".

Et c'est - logique de poète - le violet qui est l'une des couleurs-clefs de Vincent Roux.

D'aucuns, souriant devant sa peinture (et je vois en cela une vertu !) brodent avec facilité sur la confusion des sentiments, se refusant à chercher quel désarroi intime, quelle frayeur secrète, poussent ce sportif à des fragilités alanguies, plus coupantes que mièvres ; ayant encore suffisamment de cheveux pour ne pas les couper en quatre, je me garderais bien de disserter complexes à son égard ! Je pense, plus naturellement, que l'aménité picturale de Vincent Roux vient de ce qu'il n'est point parvenu à se délester de l'enfance. Il nous retourne en lignes et couleurs son besoin de tendresse.

En lignes et couleurs, oui, car le dessin commande toujours sa palette.

Vincent Roux ne reprend que rarement ses toiles ; Il tient pour rupture profonde toute désaffection passagère. Disons qu'il a de la suite dans la spontanéité.

Point n'est besoin de le pousser dans ses retranchements pour lui faire avouer que sa saison préférée est l'automne, et qu'il aime, de la journée, les deux moments extrêmes.

L'évident plaisir avec lequel Vincent Roux "traite" les vêtements, les accessoires, le désignait depuis longtemps à ce commentaire du texte et de l'action qu'est le décor... Nous découvrirons, en janvier prochain, dans cette activité nouvelle, la "Comédie de Provence" l'ayant retenu pour Ionesco et Tardieu.

Alors, Vincent Roux, une invention de Radiguet ?

Je préfère le tenir pour ce très jeune homme qu'encouragèrent De Segonzac et Roussin, et qui a mis un point d'honneur, un point d'amour, à ne point trahir sa mesure : celle d'un artiste à ce degré libre qu'il nous demande asile !

Mais vous êtes chez vous, Vincent Roux ! Vous êtes ici chez vous.

​Axel Toursky

(Extrait « Le Provençal » 1963)

Vincent Roux vit à  Saint-Tropez, village qui fut noble, jadis, avant que la bêtise ne barbouille ses murs de vanités et de scandales; il vit entre ce bruit de grosse mouche et les silences du matin, dans cette permanente électricité que les petites gens tirent à leur insu du cuir de la Fortune.
Loin de le pousser à I'anedocte, ce climat le garde généreux.
Dans ces villages que rien ne rattache à l' Eden, (pas même la Sainte Déchéance de l'amour tarifié) dans ces minceurs de tripes mal réglées, dans ces mauviettes à claquer, Vincent Roux me paraît chanter le contraire de la satisfaction; entre la piscine et le scotch, une sorte d'enfer de la béatitude. Parce qu' il sait, avec une moue d'enfant ailée de couettes, amener le sourire sur nos lèvres; parce qu'il y a du mauvais coup sous larmes dans le regard de ses arlequins, parce qu'il lorgne toujours du côté du jardin, du côté de la fuite, je crois, je suis certain, que Vincent Roux, peut aller plus loin que ces "Jeux de papillons". On ne va nulle part, dons la vie, si l'on ne va pas jusqu'au bout. Il faut gagner le centre de la place et là, de toutes ses forces, témoigner; ou bien, faire murer les portes et mourir sous les roses...

Par la nature de son talent par les facilités qu'il a de se mouvoir, Vincent roux est appelé à nous ramener les amères semences d'une certaine "Dolce Vita". S'il se bornait à s'amuser de vivre nous ne lui pardonnerions pas que d'autres en périssent.

Axel Toursky