Qui était-il ? Peintre avant tout.

Ami jusqu'au mourir. Homme jusqu'au désir.

Les trois. Un et indivisible. Multiple. Unique.

D'abord le regard : bleu outre-mer, bleu acier, bleu comme le ciel de Provence avant qu'il ne bascule dans la nuit, trop bleu pour avoir déjà vu ce que d'autres ne verront jamais, les portes de l'au-delà. Prémonition ? L'auto-portrait monte la garde, sonne l'alarme. Le prince des plaisirs arrache le masque. Lui qui aurait dû se crever un œil pour que les empêcheurs d'admirer en rond le reconnaissent tel qu'il était - solaire -, le voici jetant aux orties paillettes et brocarts afin de mieux se draper dans le silice originel de la vertu cardinale.
Vincent, fils de la terre, de la mer et de I'air, Vincent vous qui avez tutoyé les archanges saviez-vous en 1981 que le temps des hommes allait vous être compté ? Et pourtant, vous étiez alors au faîte de la vie, maître de cérémonies de fétes sans cesse recommencées. Arlequin un jour, maharadjah le lendemain, "mataf" , gondolier, torero l'après-midi, Roi-Soleil trois heures plus tard, mais toujours rêvant d'un monde où tout serait aussi chaud, aussi mystérieux que cet Orient qui vous fascinait tant.
À moins que derrière les arabesques mauresques, vous n'ayez su que se cachait le secret de la Sagesse. Celui-là même que Delphine de Sabran, "la sainte comtesse", débusqua tout au long de sa vie dans la lecture et la pratique des Évangiles, alors que couverte d'honneurs et de parures, elle parcourait aux côtés d'Elzéar, son époux devant les hommes mais son frère d âme, devant le Très-haut, les puissants de la Provence et de l'Italie.
Vincent, vous en a-t-il fallu de l'humilité pour "entrer en Sainte-Victoire", vous qui n'osiez contempler la montagne cézannienne de peur de blasphémer, vous dont le cœur cessait de battre à I'ombre bleuissante du paysage sacré, voici que dès 1985 vous allez vous colleter jusqu'au délire avec le mythe, mieux le transfigurer dans une débauche de couleurs, dans une ascèse de cendres et de feu.
Encre, sepia, fusain, sanguine, dessin, huile sur toile, liège, vous épuisez tous les matériaux, débusquez toutes les techniques et même apprivoisez l'art de la fresque. Le trait sans repentir caracole sur la crête, rejoint l'azur, entrouvre le sol, entonne le plain - chant de I'harmonie retrouvée.
Face à face bouleversant.

 

Vincent, enfant des sortilèges, il fallait bien que vous passiez de l'autre côté du miroir : alors vous voici empanachant de perles le Barbier de Séville à l'Opéra de Marseille. Quel charivari dans le sacro temple du lyrique ! La France pansait à peine ses plaies de mai 68, que vous, en décembre avez hissé le drapeau insolent de l'imagination au pouvoir. Quoi, "Rosine" croulant sous les pierreries (et Mady Mesplé ébranlant les colonnes marmoréennes avec ses "cocottes" cristallines), "Almaviva inégalable et inégalé Albert Voli - déboulant dans une noria de plissés arachnéens, il n'en fallut pas plus pour que l'on criât au scandale. Pis, pour qu'une hideuse cabale montrât jusqu'où pouvait aller la bêtise. Nouvelle bataille d'Hernani entre le Tout-Paris envisonné ("descendu" en charter) et "les enfants au paradis", piaillant et malgré tout éblouis. Louis Ducreux - directeur ô combien visionnaire - était comme un poisson dans I'eau : il I'avait voulu "son" Barbier habillé et décoré par Vincent Roux, il l'avait eu et n'avait cure de la bronca locale, d'autant que les médias nationaux remplissaient leurs colonnes et braquaient leurs caméras et projecteurs sur l'événement, comme ils l'avaient fait en I962 pour la "La" Carmen de Bernard Buffet. Vincent, né à Marseille, adopté par Aix, adoptant Saint-Tropez, adopté et adoptant toute cité où l'art de vivre est gravé en lettres d'or au fronton de chaque demeure, comme vous avez su célébrer tout aussi bien les "Jeux de la Fête Dieu et le Roy René en son Temps" que Ia cavalcade des chivau-frus, tout en déposant au pied de la Bonne Mère qui veille sur le port le tribut de votre piété et de votre fidélité.


Vincent, homme de nulle part puisque de tout pays, vous fîtes de chacune du vos maisons un palais des mille et une nuits. Par goût du paraître ? Que non pas, mais bien celui d' être, tel que vous étiez en vous-même et que nul ne pouvait vous changer : tout à la rois Cadet Rousselle, Aladin, D'Artagnan, Fanran la Tulipe, Fouquet, Mazarin et peut-être même un peu Machiavel, certainement Casanova, tous et aucun à la fois qui, un jour, ou mieux une nuit, aurait entendu saint François parler aux oiseaux.

 

Vincent, ô le compagnon des peurs et des pleurs, des rires et des aveux, Vincent qui jamais ne montra sa déchirure, Vincent qui a fait semblant de s'endormir pour mieux veiller au défaut de notre mémoire.

C'est ce Vincent-là qui hier, comme aujourd'hui et comme demain et les lendemains de nos après - demain est et sera à jamais Vincent Roux. Le peintre. L'ami. L'homme.

Edmée SANTY

(Extrait « Le Provençal » 1963)

 

1968 : Quand Vincent-Figaro

"allumait le feu" à l'Opéra de Marseille...

À cent quarante-cinq années d'écart, le public de l'Opéra de  Marseille montrait qu'il était constant dans l'art de la cabale, rappelle Edmée Santy à propos d'un Barbier de Séville dont Vincent Roux avait créé décors et costumes...

18 mars 1823 : première au Grand Théâtre de Marseille » du « Barbier de Séville » de Rossini : bagarre générale à l'entrée d' Almaviva déguisé en officier, libéraux et royalistes en venant aux mains : le marquis de Montgrand, maire de Marseille, fait intervenir sans douceur la gendarmerie et par précaution laissera le Grand Théâtre fermé jusqu'à la fin de la saison.


21 décembre 1968 : « les enfants du paradis » s'en donnent à sifflets à roulettes que veux-tu à l'entrée d'Almaviva déguisé en petit abbé (soutane froufroutante, envolée de plissés et de dentelles) sorti tout droit des couloirs du Saint-Siège des années 1816 (date de la création, à Rome d' Il Barbiere di Siviglia) : Gaston Defferre, maire de Marseille n'a pas à faire intervenir les forces de l'ordre, bien qu'obtenir un strapontin ait provoqué aux guichets des scènes d'émeute (ainsi que pour les 3 autres représentations).


A cent quarante cinq années d'écart, le public prouvait ainsi qu'il était constant dans l'art de la cabale : mise à mort annoncée pour Vincent Roux, auteur des décors et costumes, dont le seul nom à ! 'affiche avait drainé un charter spécial du Tout-Paris envisonné et mobilisé les « Unes » de la presse nationale, caméras de télévision en prime. Qui plus est,
Vincent Roux-le-Marseillais, parrainé par Marcel Pagnol pouvait-il être prophète en sa ville ?

 

Allait-on pardonner au peintre des têtes couronnées et autres célébrités d'avoir paré Rosine de robes dignes de la Malibran (qui chanta le rôle), dont une rehaussé d'un boléro (2 kilos et demi de perles), empanaché Almaviva comme un Grand d'Espagne, escamoté le chapeau noir de Basile pour que mieux s'envole l'air de « la Calomnie » sur les ailes de la chauve-souris, tressé la résille de Figaro de perles de bois et comble de la provocation, permettre à Almaviva d'enlever Rosine dans une cape d'hermine blanche bordée de queues de vison (création du fourreur Chombert) ?
Quant à l'idée de transformer la maison du docteur Bartolo en une vaste demeure aux colonnes de lapilazzuli, n'était-ce pas hérésie, comme si représenter Séville au XVIIIème siècle devait forcément planter le décor de Bécon-les-Bruyères.
En donnant à « voir » la partition de Rossini, Vincent Roux voulait que « l' oeil puisse écouter» ce joyau dans toute son éblouissante folie et que le livret de Beaumarchais sonne à chaque croche, le délire du livret accompagnant le génie débridé de la musique. Trente après, je me souviens, et de la « première » et des suivantes. Depuis, bien sûr, j'ai assisté à d'autres représentations du « Barbier » ( dont celle, très personnelle et tout aussi peu « conventionnelle » due à Ruggero Raimondi à l'Opéra de Nancy) : eh bien, j'ai encore et aurai toujours l'oreille et l'oeil éblouis par la tornade fracassante déclenchée par Vincent Roux.


L'impertinence scrupuleuse des détails, l'allegria de la palette - 8 couleurs au maximum, le bleu, le violet et l'or étant ses préférées - l'invention des matériaux - somptueux comme ceux utilisés aux XVIIè, XVIIIè et XIXème siècles- novateurs - acier et mica - farfelus (bouchons), raffinés (perles et broderies de verre) - la rigueur« architecturale», autant de vertus cardinales pratiquées par un Vincent Roux, beaucoup plus attaché à servir Beaumarchais et Rossini que sa propre gloire.

La mise en scène de Jean-Jacques Etcheverry se coula dans l'écrin Vincent Roux, permettant de « faire comme si » l'on découvrait « le Barbier ».
Côté distribution, Mady Mesplé, la « Rosine » cristalline, mutine et ... rossinissirne ; Albert Voli, « Almaviva » sopraniste (et ce qui ne gâtait rien au profil de Gérard Philipe) ; le « Figaro » de Pierre Le Hemonet, débordant de vaillance et d'assurance ; Michel Roux dont le « Bartolo » demeure inégalé parce qu' inégalable ; Frank Schooten, un « Basile » très éminence grise chantant « la Calomnie » comme un Richelieu ou un Mazarin ; Agnès Disney rendant à « Marceline » la cocasserie voulue par le compositeur.

Reynald Giovaninetti restituant au « Barbier» sa vocation première héritée directement des gemmes mozartiennes, fut le chef fédérateur de cette « folle journée ».
Qui « alluma le feu » à l'Opéra de Marseille. sous - la direction du cher Louis Ducreux.
C'était en décembre 1968 : c'était hier.
Pour moi, ce fut et sera une parenthèse de grâce.

Edmée SANTY

Les pierres roussies de Peynier n'ont jamais été aussi joyeuses que depuis que Vincent Roux les fait caracoler autour des vitraux multicolores à l'ombre de grands saules pleureurs romantiques, autour d'une terrasse de tomettes rouges, retrouvant ainsi la véritable lumière de la Provence.

Dans sa bastide dont il a eu l'intelligence de conserver l'authenticité première, ce jeune pâtre des élégances, ordonne bibelots et fourrures, cheminées austères et lits à baldaquins. Aucun parti-pris de snobisme dans cette demeure mais bien le simple plaisir d'un savoir-vivre douillet où il fait bon, entre deux flambées de ce précoce automne, se réunir. Il n'y a pas d'heure pour les braves, encore moins pour les peintres, fussent-ils charmants. Comme son voisin de Château l'Arc, Vincent Roux cache dans une apothéose de mondanités, la rigueur de son travail. Comme Bernard Buffet il aime les voitures de sport et les flacons précieux, mais comme lui, il sait choisir ses amis.

Il n'était qu'a voir avec quel soin jaloux il avait dressé sa table, croulante sous un civet de marcassin préparé de ses mains, l'autre jour, pour un déjeuner de presse où il fut beaucoup plus question de cuisine que de l'exposition de New-York. C'est que les roses rouges à la main, Vincent Roux sait bien être aussi éloquent qu'avec une palette. Et si la gloire est déjà entrée toute fracassante dans sa maison, Vincent Roux, pour autant, ne se regarde pas dans le miroir du génie ; il connait trop les déformations malicieuses des glaces-sorcières !

Edmée SANTY

(Extrait « Le Provençal » 1963)