Jean-Michel ROYER

"Je suis Vénitien, tropézien, aixois " : tels sont les premiers mots d’un petit texte que Vincent Roux écrivit à la fin du printemps 1985. Nous l’avons repris en tête de son site Internet car, en dépit de sa brièveté, il a l’ampleur d’une autobiographie complète.
Une autobiographie selon le cœur et non selon l’état-civil. Notre homme avait vu le jour à Marseille ; mais en effet, dans les profondeurs, il appartenait à Venise, à Saint-Tropez et à Aix en Provence, ces
villes latines qui semblaient s’être mises à trois pour l’enfanter. Jamais, il ne cessa de faire allégeance au lion de saint Marc. Pétillantes d’alacrité, ses « Venises » (comme Paul Morand, nous mettons un « s »), sont à elles toutes le plus chatoyant des hymnes à la Sérénissime. Rien non plus ne voila jamais, pour le peintre qui avait dès sa jeunesse passer tant d’heures éblouies en pays d’Aix, la fameuse lumière bleue et rose des cimes cézanniennes de Sainte Victoire. Mais, toujours, il éprouva comme de la fraternité pour le chien fidèle qui accompagnait dans la barque le saint décapité qui arrivait de Pise, sa tête tranchée reposant sur ses genoux.


Après être souvent venu à Saint-Tropez pour de brefs séjours, Vincent Roux y fixa sa résidence principale au milieu des années 1960, et y vécut jusqu’à sa mort, un quart de siècle plus tard.
Il était prédestiné à chérir ces lieux-là, ces cieux-là. Il en aimait tout, le meilleur comme le pire.

La « foire aux vanités » tropézienne l’amusait, mais il n’en fut jamais dupe. Nos fastes et nos paillettes avaient pour lui des charmes qui ne le grisèrent jamais vraiment : il leur préférait une certaine presqu’île cachée, profonde et grave – comme il était lui-même profond et grave, une fois ôtés masques et fanfreluches.


Comme jadis Pierre Bonnard, auquel il doit tant, il avait eu ici « un coup de mille et une nuits ». Son
pinceau n’en était pas pour autant devenu baguette magique : il le devint grâce aux miracles quotidiens d’un travail inlassable, mais inspiré. – Inspiré, entre autres, par le génie dont il parle quand, dans le texte déjà cité, il se peint au travail : « Écrasant les pigments au pilon de mon mortier, je décris des diagonales, des verticales, des horizontales, en écoutant Mozart ».


C’est en effet, à ce dernier, qu’appartient la pureté de cristal dont vibrent certaines de ses toiles, et plus encore certains de ses dessins. Ceux-ci ont un fini acéré qui fait penser à Segonzac, mais avec en plus, une tendresse chaleureuse, voyez les vues du port. Les tableaux où il évoque la « cité du Bailli » sont d’une grande variété et pourtant leur tonalité commune est l’allégresse, même lorsque la petite ville devient une cité fantôme engloutie sous une chape de neige. Presque toutes les « vedute » que l’artiste nous propose de l’oasis des rêves sont festives. Fêtes, par définition, ses bravades, si craquantes, si pétaradantes. Mais il y a aussi les fêtes du ciel et de la mer, les fêtes du rêve et celles de la nostalgie.


L’essentiel de ce que Vincent Roux peignit dans l’entour enchanté où il passa tant d’années appartient à ce qu’il appelle sa « palette acidulée ». Une palette proche du fauvisme – crocs et griffes en moins ! Une palette en prise directe sur son moi profond ; il y entendait chanter, je le cite, « les couleurs des bonbons anglais de mon enfance ». C’est alchimie que toute création digne de ce nom. Valse mélancolique et langoureux vertige où, ô Verlaine ! ô Proust ! les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Ajoutons le silence cher au poète. Après Mozart, il est bien connu que le silence est encore du Mozart…


Début 1985, le maire de Saint-Tropez adresse à l’artiste déjà très souffrant les voeux les plus amicaux. Le texte dont j’ai repris quelques phrases est, à sa manière, une réponse à ce message de Jean-Michel Couve. Celui-ci avait exprimé l’amitié que beaucoup de ses administrés portaient au peintre qui, depuis une vingtaine d’années, était devenu l’un des leurs. Les Tropéziens des années 1980 ne pouvaient, en effet, aller au marché sans croiser ce personnage si connu, si « médiatique », si « Parisien », si cher aux « pipoles » de toutes sortes – et néanmoins si simple, si amical avec tous, quels qu’ils fussent…
Scène de la vie de tous les jours. Vincent Roux évoque « les amis tropéziens que je côtoie tous les jours en achetant mon vin, mes olives, mon fromage de chèvre, et mon poisson frétillant ». Il leur retourne l’amitié qu’il devine en eux à son intention. Mais il le fait à sa manière, volontiers facétieuse. « Je leur rends ces pensées en leur donnant la bise d’un air entendu » écrit-il ; – et de préciser aussitôt comment il leur donne la bise en question : « …du coin de l’oeil » !
Tropéziennes et Tropéziens de la première décennie du XXIème siècle, l’exposition que nous proposons au château de la Messardière est, à sa manière, une bise amicale que Vincent vous adresse par-delà les années – et …. du coin de l’oeil !


Ouvrez l’oeil, justement : ce qu’il a peint ou dessiné jadis ou naguère vit encore autour de vous. Les
nuages et les vagues, les arbres et les maisons, les choses et les êtres ne sont plus tout à fait les mêmes, mais ils ne sont pas non plus tout à fait autres. Simplement, il faut savoir regarder : ici, au pied de la vieille citadelle, la nature et les gens, les bravadiers et les yachts de course, les grains de sable et les souffles du zéphyr s’appellent toujours Vincent Roux. Ils sont vieux comme le monde et jeunes comme l’Art.


Ils nous regardent et nous parlent. Merci, très cher Vincent, pour cette leçon d’éternité.

Jean-Michel ROYER